Entrevue pour Intervalles, Espace patrimoine

Arts et Patrimoine | Valérie Bédard, artiste tisserande
27/05/2016
Tanya Lanaville

Cette semaine dans la série Arts et Patrimoine, INTERVALLES vous fait voyager dans l’univers de l’artiste tisserande Valérie Bédard qui a eu la gentillesse de répondre à nos questions!

Je suis spécialisée dans l’étude du textile et du tissage, que j’enseigne à la Maison des métiers d’art de Québec depuis 2008. Mes activités sont diversifiées, entre la conception d’œuvres d’expression et d’objets uniques, l’animation d’ateliers créatifs avec le grand public, l’enseignement et la production d’objets de petites séries. Mes créations ont été présentées à la Biennale internationale du lin de Portneuf, au Centre MATERIA, à la galerie Art Neuf, à Espace, à la Guilde des Métiers d’art ainsi que dans le Réseau des bibliothèques de Québec.

Démarche artistique

J’accorde une grande importance à la fabrication du tissu, à la relation au métier à tisser, au fait de contrôler un mécanisme dans lequel chaque fil est placé, tendu et prêt à s’entrecroiser dans un motif prédéfini.

L’ouvrage tire sa richesse du plaisir ressenti dans le geste, de la fierté d’avoir maîtrisé le processus et produit une étoffe achevée. La matière tissée devient objet de contemplation, d’émotion et de réflexion qui révèle la maîtrise d’un savoir-faire. La matière fibre est magnifiée par ce lent processus qui sépare la matière brute de l’objet fini, par les gestes rigoureux et précis de la main du tisserand.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec les techniques de tissage traditionnels?

Le tissage, bien qu’il puisse être interprété de mille façons et qu’il s’adapte aux modes et tendances de chaque époque, n’a pas changé en plus de 4 000 ans. Les structures du tissage sont universelles. Ce sont les outils,  les matières et les styles qui changent. S’intéresser au tissage traditionnel, c’est reconnaître que des milliers de tisserands de toutes les époques et de tous horizons ont développé bien avant nous ces structures. S’y référer nous permet d’apprendre le métier. De plus, mon intérêt marqué pour le tissage traditionnel traduit une curiosité pour notre histoire, notre culture et l’évolution de ce médium.

Avez-vous une relation particulière avec les savoir-faire textiles ou les matériaux que vous utilisez?

 

Ces deux éléments, les savoir-faire et les matériaux, sont à la base de mes recherches. Ils sont prépondérants à l’objet de la création qui devient parfois un prétexte à mettre en œuvre des éléments du langage visuel et des nouvelles techniques. Pour se faire, le savoir-faire est capital afin de traduire correctement son intention de création.

Depuis dix ans, mon exploration des matériaux a été très vaste, de l’utilisation de bandes de cassettes recyclées, de fibre optique, de matières réfléchissantes, en passant par les fibres naturelles très délicates du Japon, les fibres luxueuses que sont le mérinos et la soie, jusqu’aux bandelettes de notre traditionnelle catalogne. Actuellement, j’affectionne les matières naturelles, modestes telles que le coton, le lin, le papier et l’alpaga. Je souhaite maintenant aborder le filage à la main et les teintures naturelles telles que l’indigo pour leur symbolique universelle et originelle.

Oui, je collectionne les livres de tissage traditionnels du Québec, ainsi que les ouvrages contemporains. Je considère chaque outil de tissage ou de création textile comme un trésor et cherche constamment à les valoriser, leur donner une seconde vie. Je m’applique à faire de la recherche sur les techniques et leurs origines quand je les utilise ou que je les enseigne. Aussi, je fais souvent des références à mon patrimoine, à ma famille et à mes origines dans mes œuvres.

Plus largement, j’aime me situer parmi les artisans qui œuvrent encore aujourd’hui à préserver un patrimoine vivant dans toutes les sphères d’activités liées à leur identité culturelle, dans des principes de développement durable, de valorisation du travail à échelle humaine, de retour en arrière, à la suite de l’industrialisation. Être tisserande en 2016, c’est pour moi un moyen de manifester mes valeurs et faire vivre mes idéaux.

Être enseignante à la Maison des métiers d’arts de Québec influence-t-elle votre production?

J’enseigne depuis neuf ans à la Maison des métiers d’art de Québec. Cette école est un centre de recherche remarquable, comme un immense terrain de jeu pour les artisans en devenir. Nous avons accès à deux métiers Jacquard, à de nombreux métiers traditionnels de tous les formats et à un grand nombre de métiers à tisser à cadres multiples et de production, sans parler du parc de tricot, de teinture et de couture.

Mon travail auprès des étudiantes et des autres enseignantes est très riche en découvertes et en partage. Nous travaillons souvent dans le mode du compagnonnage, en petits groupes dont l’évolution est constante. Chacun de nous bénéficie des recherches et des expériences des autres et notre savoir se multiplie à force de fréquenter cet espace de création si bien outillé et aux multiples ressources. C’est vraiment grâce à ce contact privilégié et stimulant que j’ai pu développer mes idées et maintenir une évolution technique constante.

Quel dialogue souhaitez-vous créer avec les spectateurs et vos étudiants?

Je cherche à partager mes découvertes et mes expériences. Je veux simplement transmettre ma passion. Pour moi, faire tisser un bel objet a plus de valeur que vendre un objet que j’ai réalisé. C’est pour ça que la majorité de mon emploi du temps est consacré à l’enseignement, l’animation, la transmission et le partage. Ma production est sélective, rare et se destine à faire évoluer la recherche et à innover. Une fois que j’ai réalisé une petite série d’objets, je suis pressée de passer à l’idée suivante, ou de la faire expérimenter par mes élèves. J’aime avoir une implication dans la satisfaction qu’une personne peut éprouver d’avoir appris quelque chose de nouveau, de matérialiser ses idées et d’avancer dans ses compétences.

Dans un ordre d’idée plus spirituel, je pense qu’une personne peut trouver un immense bien-être dans le tissage, car il impose à l’artisan de vivre le moment présent, de suspendre le temps pour se concentrer. Le tissage, la course régulière de la navette, peut engendrer un état de fluidité très apaisant. Et, comme le tricot, c’est très bon pour la mémoire et le cerveau!

Est-ce que les savoir-faire textiles ont beaucoup évolué? Avez-vous recours à de nouvelles technologies?

Dans les années 80, les artisans ont pu tirer profit du développement de l’informatique pour réaliser différentes tâches reliées au tissage : dessin de patrons à l’informatique, système de levée de cadres automatisé, tissage jacquard. Cet aspect a révolutionné le langage visuel des artistes et artisans du textile. Au Québec, nos pionnières dans l’exploitation de ces nouveaux outils ont été Louise Lemieux Bérubé à Montréal et Annette Robitaille à Québec. De nombreux artisans utilisent maintenant la technologie dans la création textile, soit dans l’utilisation d’outils de tissage, mais aussi en intégrant des composantes intelligentes dans leurs tissus, tels que des fils conducteurs reliés à des composantes électroniques, des fibres qui changent de couleur aux rayons UV ou avec la chaleur du corps, la fibre optique, etc.

Les savoir-faire ont-ils évolué? C’est une bonne question, je suis mitigée par la réponse à vous fournir. D’un côté, nous sommes mieux outillés pour traduire des idées complexes, pour créer et consulter des ressources pédagogiques, nous avons la chance que le métier soit enseigné au collégial, les modes de transmission se sont institutionnalisés.

Mais d’un autre côté, de nombreux savoir-faire sont délaissés au profit de ceux qui sont accessibles, efficaces, productifs; une adaptation forcée par le marché de la production de masse. Qui prend le temps de tisser une ceinture fléchée de nos jours? Qui utilise la technique du tissage à cartes ou la tapisserie haute lisse? Les artisans qui détiennent ces savoir-faire sont de plus en plus rares et les ressources manquent à ceux qui voudraient s’y consacrer.

L’œuvre « Les refondateurs » est composée de dessins tissés en noir et blanc de mes compagnons artisans de la région de Portneuf. J’ai utilisé des fils de lin et de soie pour créer un portrait de cette communauté grandissante. Une fois terminés, les tissages étaient tendus dans des cadres métalliques dont la forme évoque des bâtiments traditionnels. Je souhaitais rendre un hommage particulier à la génération d’entrepreneurs créateurs qui participent au renouveau rural, j’ai créé un lien entre les savoir-faire perdus et les espoirs de la communauté en l’avenir. Mon œuvre souhaitait représenter une identité culturelle de la région et d’un patrimoine en devenir.

 Avez-vous été inspiré par l’histoire des lieux d’exposition?
Oui, je savais que mon œuvre allait être présentée dans le Vieux presbytère de Deschambault et je me suis inspirée de son architecture pour la forme de l’un des bâtiments. Les autres formes étaient inspirées de maisons traditionnelles que l’on retrouve sur le territoire, dont deux bâtiments de ferme. L’œuvre était installée au mur d’une toute petite pièce juste en haut de l’escalier. On y retrouvait un toit en pente, une fenêtre à crémone et un coffre de bois antique. J’ai placé ce coffre sous l’œuvre, car il se prêtait bien à la symbolique d’héritage culturel et assoyait l’installation murale dans l’espace. Ces petites pièces toutes modestes de lin ultra fin présentaient des portraits que j’avais dessinés à la main et interprétés en structure de toile double sur un métier Jacquard. Ces portraits se voulaient des artefacts de notre époque laissés dans un espace dont la fonction est de conserver et nous rappeler notre histoire.
Quelle serait une icône de la ville de Québec?

La ceinture fléchée de Bonhomme Carnaval est pour moi une icône de la ville de Québec. C’est un symbole vestimentaire fort de la culture francophone et métis d’Amérique. Certaines ceintures peuvent prendre jusqu’à 800 heures à produire, selon la finesse de la laine. La majorité des ceintures fléchées portées par Bonhomme ont minutieusement été confectionnées par Yvette Michelin, flécherande depuis 45 ans. C’est d’ailleurs grâce à elle que Bonhomme porte des ceintures authentiques.

En 1979, Bonhomme portait une ceinture fléchée industrielle. Yvette a sensibilisé les organisateurs du Carnaval à l’importance que Bonhomme porte une ceinture fléchée authentique. Elle lui en a réalisé une dès l’année suivante.

En résumé, que veut dire le patrimoine pour vous?

Le patrimoine, c’est notre héritage à tous, c’est de l’ordre du bien commun. Il occupe une grande importance pour certains, pour d’autres, il fait partie du passé. Pour moi, c’est le terreau qui me permet de me cultiver et qui me procure un grand sentiment d’abondance. Il représente la somme des efforts collectifs d’une communauté à améliorer sa qualité de vie et à construire son identité. C’est une richesse qui fructifie chaque fois qu’on lui donne vie en l’habitant, en l’expérimentant, en la redécouvrant.

Pour connaître les programmes et les cours offerts en métiers d’art, nous vous invitons à visiter le site de la Maison des métiers d’art du Québec.